Petit accident entre femmes

crédit Photo: Faty
crédit Photo: Faty

Bamako est une ville très particulière quand on se réfère à la circulation routière. Le nombre des motos étonnera celui qui vient d’autres cieux (à part Ouagadougou qui est pareille). L’étonnement ne serait pas dû aux couleurs variantes (et parfois criardes) des motos, à la vitesse frénétique des conducteurs (mais possible), ni à leur coiffure à la Balotelli. Non, ce sont les conductrices qui détonnent à Bamako.

Ici, les filles sont folles de motos et c’est de l’euphémisme. Tu veux draguer une jeune midinette à Bamako ? Tu as intérêt à avoir une belle Djakarta qu’elle pourra enfourcher quand elle le voudra.  Si elle est gentille elle te le laissera et exigera tu lui en achète, sinon mon ami,  tu es mal barré.  Tu es chanceux si tu parviens à te trouver une copine aux parents assez riches pour lui en acheter une.

Il n’y a pas d’âge ou de type de femmes pour conduire une moto. Toutes en conduit. Les adolescentes, les femmes jeunes, moins jeunes, grandes, courtes, grosses, noires, blanches ou sérieusement dépigmentées.

Il n’y pas aussi de métier pour cela, à part qu’il est possible de croiser des femmes travaillant pour des projets en brousse conduire des DT, des motos de 125cm tout-terrain, ou d’autres motos qui sont vues comme masculines.

Hier en revenant d’une course en ville, j’ai assisté à un accident des plus étonnants. Au lieu de créer la compassion, il faisait plutôt rire les passants.

Une fille élégante, vêtue d’un pantalon noir collant à ses jambes fines et d’un joli body orange agrémenté de grands verres fumés et d’une chevelure longue et châtaigne venait à toute allure. Elle avait une passagère qui semble être sa sœur (à cause de leur ressemblance) derrière. Une autre fille, tout autant élégante, avec un habillement fort ressemblant à celui de la conductrice, à part les couleurs qui sont différentes, arrêtée sur  le bord droit du goudron voulu traverser juste au moment où la moto arriva à son niveau.

Le choc entre la piétonne et l’engin était pratiquement inévitable. La conductrice freina brusquement, évita la passante mais s’écrasa sur le côté. Les deux tombèrent justement sur la passante. Elles se relevèrent ensemble. Plus de peur que de mal, semble-t-il, mais juste à côté de la moto une perruque. La conductrice et la passante sont têtes nues.  Toutes deux coiffées comme des garçons. Des élèves policières ? en tout cas cette coiffure n’est pas commune pour une femme au Mali, même si elle est fréquente en Côte d’Ivoire ou dans d’autres pays limitrophes. Elles portent toutes deux des perruques. Donc il en manque une.

Non ! la passagère de la moto avait récupéré la perruque de sa sœur pendant que celle-ci essayait d’extirper sa jambe d’en dessous. L’habillage en plastique a pris un sérieux coup et des morceaux trainent sur la chaussée. Les femmes se mirent aux bords pour se disputer pendant que les passants regardent la perruque en riant.

 

Une bagarre incroyable

 Étienne Dinet, La dispute, 1904, huile sur toile, au Musée des beaux-arts de Mulhouse, par Ji-Elle (Wikimedia Commons)
Étienne Dinet, La dispute, 1904, huile sur toile, au Musée des beaux-arts de Mulhouse, par Ji-Elle (Wikimedia Commons)

Je suis rentrée très fatiguée de Dakar, souffrant horriblement de décalage climatique (je me demande si cela existe en réalité). Le Mali et le Sénégal, ont tous les deux le même fuseau horaire (GMT +0), mais je vous assure que la chaleur sèche de Bamako m’a happée dès mon premier pas sur la rampe de descente de l’avion.

J’ai bien mis deux jours à me remettre. Je ne vais pas oser parler de m’acclimater, car venant de Tombouctou, j’ai l’habitude de pics de chaleur dépassant largement ceux de Bamako…

Je ne fus pas étonnée de voir qu’il y avait eu de nouveaux arrivant dans notre cours commune.  En effet, je réside dans un quartier de Bamako qui n’est pas des plus tranquilles. Tous les jours, que de mésaventures qui arrivent à des habitants, si ce ne sont pas des drames ! Un informaticien togolais tué de deux balles chez lui ? Une jeune dame ou un gentleman revenant d’une balade nocturne dépouillés de leurs engins ? Il s’en passe des choses dans mon quartier qui ne répond pas du tout à son nom : GARANTIGUIBOUGOU – du franbambara qui veut dire « le quartier de celui qui est garanti ».

Donc, j’ai vite remarqué qu’un  couple avait remplacé celui qui vivait à l’étage. Mais cette fois-ci, ce n’étaient des nordistes – nous sommes trois familles originaires de Tombouctou à habiter dans notre résidence, de telle manière que dans notre cour commune, le sonrai est la première langue parlée en lieu et place du bambara – pas même des Maliens.  La courte taille de la femme que je croisais plusieurs fois, la musculature de son corps, sa manière de porter comme les femmes yoruba un seul pagne pour se vêtir et sa manière de porter son enfant me permis de dire que c’étaient des étrangers.

Dispute nocturne

Le jeudi 18 avril 2013, vers 23h, je prenais une Nième douche lorsque des cris stridents me firent sortir à toute vitesse. C’est la voix d’une femme. Est-on en train de l’égorger ? Que se passe-t-il ?

Le temps d’enfiler un vêtement à la va-vite et je suis à la porte, réflexe de kongossa comme dirait mon cher ami Florian Ngimbis.

La cour est remplie de monde. Les cris qui continuent viennent du haut. C’est le nouveau couple d’étrangers, des nigérians – je l’ai compris  à leur anglais plein de A vers la fin des mots terminés par ER.  Le voisin d’en face, Youssouf, prof de psychopédagogie comme moi ne portait qu’une courte culotte – ça se voyait qu’il était déjà dans son lit – le voisin de droite aussi. Celui de gauche n’était pas sorti – était-il mort ? En tout cas aucun sommeil ne peut résister à ces cris bestiaux !

D’en bas, on voyait une femme hystérique crier des choses – qui ne devaient pas être très douces – dans un dialecte que nous ne comprenons pas, et se jeter sur son conjoint-son mari. Elle crie c’est vrai, mais c’est elle qui frappe le monsieur que j’aperçus sous l’éclairage diffus d’une petite ampoule. C’était un grand homme à la peau rendue rougeâtre par une dépigmentation de plusieurs années. Il portait un débardeur  et un short de couleur kaki. Il parlait fort avec les voisins d’en haut, qui essayaient de le maîtriser  en bégayant.

La femme se jeta sur lui comme une furie et le mordit rageusement: il poussa un cri à réveiller un mort. Les gens les séparèrent. On emporta la femme vers la gauche. Elle continua à l’insulter. Il disait machinalement : « You come, You come… »

Sentant un peu de calme, je voulus monter pour comprendre l’affaire. La femme tenue par les voisines – qui bizarrement avaient de la compassion pour celle qui agressait son homme – profita d’un moment d’inattention pour se jeter sur son mari qui venait de prendre leur enfant dans ses bras. Je fis le trajet du retour précipitamment, manquant de me casser la figure dans les escaliers qui n’étaient pas éclairés.

« She’s not your daughta. You’re not a man »

Cette fois-ci elle réussit à le mordre au ventre, ne se gênant pas pour lui donner des coups de pieds et distribuant des coups aux voisins qui essayaient de porter secours à la mauvaise personne, je crois. Les cris, les poursuites endiablées continuèrent jusqu’à une heure du matin. La menace d’appeler la police fit calmer la femme qui s’enferma dans la maison, laissant le pauvre type sur le balcon. Il me faisait pitié. Il a bien donné quelques coups à cette diablesse qui semblait vouloir le tuer, mais toujours en se retenant.  « Mon Dieu il aime cette lionne », me dis-je. Pas une seule fois, il ne lui a donné un coup qui pourrait la blesser alors qu’elle l’attaquait de front et l’insultait.

Je plaisantais avec la voisine avant de partir me coucher :

– Aicha ne t’en fais pas c’est juste une querelle d’amoureux. Peut-être qu’elle est sado et qu’elle a besoin de le frapper pour qu’il cogne bien. Tu verras, demain ces gens sortiront ensemble. 

– Moi j’ai peur qu’il ne la tue car elle continue !

– Non, il ne va rien lui faire. C’est quelqu’un de doux, si tu vois qu’ils sont ensemble aujourd’hui c’est parce qu’il est doux. C’est elle l’animal sauvage. 

– Mais Titty, chez nous une femme ne peut pas se permettre de porter la main sur son mari.

– Oui mais chez nous la femme ne nourrit pas son mari, et même si elle le fait elle ne le clame pas sur tous les toits, aussi sauvagement…

Mais je fus quelque peu déconcertée de voir que la dispute ne se terminait pas. Les cris furent le bruit de fond de mes rêves cette nuit-là, mais ne me demandez pas de quoi il s’agissait.  J’adhère complètement à la théorie de Sigmund Freud sur le sujet des rêves et leur représentabilité dans la réalité. Je n’essaye pas de me les remémorer craignant de perdre du temps à imaginer des choses et à leur donner la dénomination de rêves, alors que ce ne sont que des désirs inavouables ou inavoués.

La nuit porte-t-elle vraiment conseil ?

Le lendemain matin, profitant toujours de mon congé, je me permis une petite grasse matinée et n’ouvrit ma porte qui donne sur la grande cour que vers neuf heures. Ce bon vieux soleil de Bamako était déjà d’aplomb et tapait sur tout sans pitié. Comme par coïncidence, la frappeuse d’homme descendait l’escalier un seau  à la main, se dirigeant vers le robinet commun. Elle portait son enfant dans son pagne. Son visage ne portait pas les marques de la bagarre acharnées qu’elle avait menée quelques heures plus tôt.

Je me dirigeais aussi vers le puits pour puiser de l’eau, me permettant de jeter un coup d’œil vers leur appartement qui est juste en face, un étage plus haut.  Son concubin –je l’appris plus tard de la bouche d’une autre voisine – était à la même place que la veille : les yeux rougis, quelque bleus au bras, le regard perçant, meurtrier. Grrrrrrrrrr… Ce n’est pas fini on dirait.

Une heure après, je les avais presque oubliés quand les cris perçant de la femme que j’ai presque envie de surnommer la sorcière retentirent de nouveau.  Les hostilités avaient recommencées.

Maintenant, l’enjeu est clair : l’enfant.  Le type veut le prendre  et la femme refuse. Il la fait tomber et la lui arrache des mains, la déshabillant aussi sur l’occasion. Heureusement que ces femmes sont différentes de nous et portent toujours des slips manche longues – collants – sous les pagnes. Elle se jeta sur lui, le mordant encore à pleine dent. On les sépara.

Elle continua à l’insulter dans son dialecte. Chose bizarre : c’est elle qui le frappe, et c’est elle qui pleure et crie. Ah les femmes ! Les insultes durent mettre le monsieur en colère, car il la poursuivie et se jeta sur elle et les voisins qui les séparaient. De mon côté, je faisais bien attention à rester assez loin pour ne pas prendre un coup, mais assez proche pour suivre les événements en tant que blogueur, que dis-je bloggeuse qui se respecte.

S’il savait, il n’allait pas faire cela. Elle profita de sa proximité pour prendre son organe génital, géniteur ? On appelle ça en songhoï la qualité de l’homme que je traduirai en français par le mot hommité, qui bien sûr n’existe pas mais permettez-moi d’essayer de vous faire comprendre ma langue maternelle occasionnellement.

Il y eut un bon moment de tiraillement pendant lequel deux groupes, tenant chacun un protagoniste, tiraient pour les séparer. Personne n’osait mettre la main pour faire lâcher prise – et quelle prise ! – à la bonne dame qui fit gicler du sang d’en dessous la grande culotte du monsieur. Ce n’est qu’après avoir échappé à sa tenaille qu’il put pousser un grand cri d’écorché vif et que sa colère se décupla.

Elle se propagea car maintenant tout le monde en avait marre. Il faut que la police vienne nous débarrasser de ce couple avant qu’ils ne se tuent sous nos yeux ! Quelqu’un appela le propriétaire de la maison alors qu’une voisine essayait de calmer le monsieur. Je pensais que c’était une togolaise, mais c’était une ghanéenne et son échange avec le voisin en colère me permis de comprendre que le monsieur était en réalité marié à cette femme et ce depuis longtemps. C’est elle qui était venue la première au Mali et lui avait dit de venir le rejoindre. Lui est ghanéen et elle nigériane. L’enfant est bien le sien, mais elle aime lui dire le contraire pour lui faire mal. Il l’aime. Mon Dieu. Elle aussi l’aime d’après lui. Quel amour !

Il attira la compassion de toute la maisonnée. Le sang continuait de couler lentement. On lui fit descendre les escaliers alors qu’il marmottait sous sa barbe – toute bleuie – tandis que la femme continuait à vociférer en haut. Le représentant de l’agence qui gérait la maison entra comme un ouragan. Il proféra des menaces à bras le corps, en bambara :

« On ne peut pas accepter cela. Ils ont empêché les habitants de dormir hier et ils remettent ça le jour aussi. Ce sont certainement leurs habitudes de se disputer de cette manière. Prenez votre caution et quittez la maison. »

Des larmes.. aux rires

Il eut le pouvoir de mettre fin aux cris illico presto. Le monsieur commença à se lamenter en disant ne connaitre personne à Bamako – c’est pour ça qu’elle te botte, pensais-je méchamment – la femme gardant la tête sur les épaules et jetant les clés au loin. Il est tellement difficile de trouver une maison à Bamako, que c’est sûr qu’ils vont  être SDF (sans domicile fixe) et pour un bon moment s’ils se font expulser de cette maison.

Comme par hasard, je suivais à la télé l’émission les enquêtes impossibles présenté par Pierre Bellemarre sur la chaîne NT1. Il évoquait les crimes d’un homme qui n’aimait pas les femmes. Hum…

Le calme revint pour toute la journée. Le monsieur remonta les escaliers en marchant comme un jeune circoncis.

Comment et quand ils se réconcilièrent ? Je ne puis dire. Mais j’eus presque envie de partir chercher mes lunettes quand je vis la femme descendre chercher de l’eau sans gêne, avec les habits de son mari ensanglantés pour les laver et les étaler.

Ce matin, ce sont deux complices qui sont partis au marché ensemble – pas courant chez nous – et quand je revenais de mes courses, j’étais sidérée de les voir discuter et rire ensemble sur la route. La femme portait toujours l’enfant au dos et le monsieur avait une baguette de pain en main. Quand je pense que les voisines étaient compatissantes et voulaient laisser le monsieur massacrer cette sorcière la prochaine fois qu’elle s’en prendrait à lui…

Humour de coiffeuse africaine

tresses

Aujourd’hui, j’ai passé la journée chez des coiffeuses du grand marché de Bamako. J’y ai passé deux bonnes heures et je vous avoue que je ne me suis point ennuyée. J’y étais surtout pour accompagner ma sœur cadette, car je n’ai personnellement pas un goût prononcé pour cette torture que constituent les tresses africaines. Je ne me soumets à l’épreuve qu’occasionnellement.

Le salon de coiffure – si nous pouvons le nommer – ainsi est en réalité une place improvisée en plein air, sous un grand arbre, juste derrière le combattant (une salle pas loin de l’Assemblée nationale), sous un grand arbre. On y trouve un groupe de femmes de plusieurs nationalités : malienne, guinéenne, ivoirienne. Il est facile de mettre une nationalité sur chacune en se basant sur l’accent. Tellement différentes mais toutes drôles dans leurs propos.

Mon premier constat a été leur manie de s’appeler par  le nom du quartier dans lequel elles habitent plutôt que par leurs prénoms.  A peine nous sommes nous assises que la seule qui soit voilée nous dit : « Il faut vous faire des faux ongles courts à 250 francs CFA ». Avec un rire  comprenant que j’avais affaire à une personne comme moi – à l’humour acéré – je lui répondis :

– Ils ralentissent quand tu fais le ménage.

– Alors mettez-en aux pieds !

-Ça ralenti encore plus et peu même fait tomber !

Sur cette réponse, elle tira un peu sur son voile.  Elle doit être malienne : « Alors mes amies, il faut faire des tatouages aux pieds ; c’est plus jolie et pas du tout encombrant ». « Mais c’est plus cher ! , lui répliquais-je. Mon amie et moi sommes fatiguées d’appeler ‘’jolie’’ depuis ce matin. Il faudrait bien que nous ayons quelque chose à ramener à la maison. Tu sais la journée à mal commencé, alors qu’hier c’était si bien. » Je ne vous ai pas précisé qui est jolie : c’est le nom par lequel  elles appellent les passantes – « jolie kun bè glan » – avec un large sourire.

Ma petite sœur attendant sa coiffeuse attitré du nom de Djenné, accepta qu’elle lui fasse des tatouages aux pieds à 1500 F CFA tout en essayant de négocier  qu’elle fasse celles des pieds à 250 F  au lieu de 500.

– Bon, j’accepte », dit la voilée.

– C’est déjà bon, il y a eu un jour où je n’ai gagné que 2000 F pour toute la journée, j’ai acheté de la viande grillée en cours de route et passé une bonne nuit.

– Mais tu aurais dû en acheter pour les 2000F, la viande de 1000 est un peu petite non ?, lui-dis-je. – – Oui mais ‘’gni tè son’’ il n’y a pas de dents.

Elle commença   le tatouage par les pieds tout en discutant avec les autres.

En dehors d’elle et de Djenné, il y a celle qu’elle appelle Sébénikoro – un autre quartier de Bamako – qui racontait ses malheurs à l’enterrement de sa mère.  Elle est ivoirienne – son accent ne trompe pas. C’est une femme claire qui a abusé de produit éclaircissant – comme beaucoup d’entre elles d’ailleurs – à la poitrine généreuse malgré un corps chétif et une courte taille. Elle parle tout en peignant laconiquement une perruque de tresse. « Ma mère est morte, on l’a amené au cimetière,  mes  larmes coulaient mais peu de gens savaient pourquoi ! J’avais appelé mes quatre copains pour qu’ils viennent m’aider aux funérailles et les deux premiers qui sont venus voulaient se battre  ». Djenne lui dit : « Mais pourquoi tu les as appelé tous ? »

– Pour qu’ils viennent m’aider ! 

– Mais ils sont partis sans se bagarrer ! 

– Oui parce que je leur ai dit la vérité ! Chacun disait : mais moi je vais t’épouser, pour l’instant ma mère est morte sans voir le cola de quelqu’un donc ne vous battez pas. J’ai dit ça au deux premiers qui sont arrivés,  je n’ai pas laissé les autres voir l’endroit où avait lieu les funérailles, je n’ai pas laissé les autres voir chez moi. 

– Même Boukary ?

-Oui ! Pourtant la veille du décès de Mah, c’est lui qui avait acheté du poisson, elle s’était rempli le ventre avec la sauce de poisson et le matin, elle est partie au ciel, mon Dieu ! », dit –elle en secouant sa longue robe soudain triste.  On dirait que c’est le moment qu’elle réalise qu’elle a perdu un être cher.

Cependant, la tatoueuse était rapide malgré son  grand voile noir à l’iranienne, elle en avait fini avec les pieds et s’attaquait aux mains de ma sœur qu’elle suppliait de payer 500 F au lieu des 250F .

« Vous les Koroboros (du sonraï Koyera boro qui veut dire citadin et surnom de ces derniers) vous aimez trop l’argent, ce n’est pas facile de manger l’argent de koroboro ! Regarde comme tu rayonnes, on dirait la lune dans sa seizième nuit, oh kognomousso waye ! » , dit-elle à ma sœur.

Une bonne quinzaine de minutes plus tard, elle partait chercher à manger pendant que la tresseuse prenait le relais. Il y a avait une autre cliente qui défaisait ses tresses en attendant son tour.   Elle dit à Djenné :

– Où est ce que vous achetez à manger ? Je voudrais avoir du riz au gras.

– Nous achetons notre riz au gras chez une sénégalaise, mais le plat sans  viande ni poisson coûte 500 F, les autres plats avec sauce sont à 300 F.

Je vous avoue que j’ai été un peu étonnée qu’elle lui dise le prix des plats, mais on dirait que la coiffeuse savait que la jeune dame n’avait pas assez d’argent pour acheter le plat de riz au gras, malgré tout le dédain contenu dans ses gestes et sa manière de parler.  Car sa préférence pour le riz au gras ne lui empêcha pas de donner 300 F à Lafiabougou – le quartier que j’habitai quand j’étais étudiante, situé en commune V de Bamako.

Arriva une cliente qui voulait qu’on lui fasse un tatouage sur une cuisse. Djenné qui semble être la patronne du salon improvisé (mais je compris après qu’elle jouissait uniquement du droit d’aînesse)  donna une réponse catégorique : « A tè kè yan ! Ça ne se fera pas ici ! ». Perdre 500f n’enleva rien à l’humour de la voilée qui partit en riant : « Je vais aller prier et m’acheter un bon plat de macaronis assaisonné au piment, la journée s’annonce bien ».

Elle n’a pas pris vingt minutes pour revenir et  ouvrir le débat sur les maigres de la compagnie qu’elle appelle « pèguèlè ». Il y avait notamment la fille qui voulait se faire un tatou à la cuisse qui se disait plus maigre qu’une autre qui n’était pas tresseuse et répondait au nom de Fatim.

« Fatim est maigre mais je vous jure elle a la bénédiction dans ces biceps ! Regarde-là, elle ne fait pas vingt kilos- elle doit largement dépasser quarante kilogramme en  réalité – mais ce qu’elle a fait ici à un vendeur de chaussures est extraordinaire. Elle a pris le monsieur en haut, puis a demandé au ciel s’il en voulait, le ciel a répondu non, il a demandé au sol, ce dernier lui a dit : oui ! Il a failli mourir de honte et ne voulait plus se relever ! »

« Mais comment en sont-ils arrivés aux mains ? », demandai-je pas surprise car je sais que les bagarres fréquentes entre elles, mais elles ont la réputation de se liguer contre toute personne qui s’en prend à une d’entre elles. C’est Sabalibougou –un quartier malfamé de Bamako situé sur la rive droite pas encore loti – qui me répondit : « Fatim voulait acheter des chaussures pour son enfant avec le monsieur, mais il n’avait pas de chaussure de la bonne pointure, donc comme Fatim refusa de l’acheter, Hadja – la voilée – lui a suggéré en se moquant d’acheter une boîte de colle avec les chaussures comme ça elle mettra de la colle chaque fois, il a pris ça pour une insulte contre lui et a commencé à nous insulter toutes ; personne n’a pu prévenir l’attaque de Fatim qui a pris le vendeur subitement ! ». Pendant le récit, la Hadja en question riait jusqu’aux larmes qu’elle essuyait avec son voile.

« Toi aussi tu t’appelles Faty, j’espère que tu n’es pas comme elle et que tu ne frappes pas les hommes », me dit-elle. Le mariage est intéressant tu es logée et nourrie  gratuitement. »

« Non, moi je suis grosse et les grosses n’ont pas les biceps bénits», lui dis-je en riant. Je savais déjà que j’allais en faire un billet.

L’humour aide en classe

L'habit fait-il le moine ?

Je ne veux pas faire une somme des blagues que j’utilise en classe pour détendre l’atmosphère et empêcher aux élèves de dormir pendant les cours de midi à quatorze heure, mais il y en a que je répète souvent car leur effet est toujours le même sur les élèves. En plus, ces plaisanteries me permettent de quitter l’habit un peu dépassé de l’enseignante stricte et sévère qui cherche à apeurer  ses élèves pour mettre une distance sinon un fossé entre eux.

En fait, quelle que soit la situation, j’adore faire des allusions quand je parle, et comme c’est aussi mon métier je ne me fais pas prier.  J’utilise aussi des proverbes  le long de mes explications  (pour garder mon âme africaine car l’école m’a francisé, dis-je toujours).  Et j’aime déformer certaines expressions. «  A la vie, la mort » dit-on ? Moi je dis toujours « A la vie, pas à la mort ».

Je suis une enseignante moderne (j’espère , en tout cas!) qui aime beaucoup discuter avec ses élèves, et mon humour  y va de son mot.  Psychopédagogue, je suis chargée de cours de français et de LMP (Législation scolaire et Morale professionnelle), la déontologie du métier d’enseignant. Mes plus belles blagues passent en LMP car la caricature  est parfois nécessaire pour animer,  donc  je recommande à mes élèves à apprendre à se tirer à quatre épingles. Une expression qui a le mérite d’attirer leur attention

Quand certains disent : « Quoi ? », je me lance :

« Pensez-vous que vous me prendriez au sérieux  si j’étais habillé comme Rihanna, tôt le matin (les cours commencent à 7h45) et marchant comme un lézard au soleil  en me tortillant entre les rangées ? Si j’avais la tête de Tracy Chapman (c’est l’une de mes artistes préférées) et que je portais le pantalon qui a été cousu avec le tissu qui servirait pour  faire trois grands boubous ? »

Donc je vous en prie, prenez-vous au sérieux. Habillez-vous correctement. Les filles, je ne vous demande pas de porter le voile intégrale, mais d’éviter le style de Madonna (mes élèves ne connaissent pas Madonna car sortantes d’écoles franco-arabes, c’est l’occasion pour se distraire un peu  et je laisse les garçons leur dire de qui il s’agit !) Ma blague infaillible se résume en une phrase : depuis l’avènement de la rébellion  et la frayeur que  les atrocités faits aux soldats maliens à Aguel Hoc a provoqué, ma menace en classe envers ceux qui me contrarient se résume en une phrase que j’aime prononcer en bambara « Né bi kan tigè dè », ou si c’est pour toute la classe « Né bè aw kan tigè kélun kélun » avec un sourire à l’appui,  traduction : « Je vais te décapiter » ou « Je vais vous décapiter un par un ». Ils en rient une bonne minute et on reprend tranquillement le cours de la leçon .

Je plaisante également en classe sur une phrase, non la phrase fétiche que les maliens aimaient (ce n’est plus le cas aujourd’hui) dire pour clamer leur amour pour ATT (celui-là même qui a été chassé du pouvoir par un coup d’ état  le 22  mars, et que la rue malienne accuse d’avoir vendu le pays à son insu) : « ATT en bè sa i nofè » (ATT nous mourons pour toi !) Je ne dis pas je mourais « pour vous » mais « après vous », en remplaçant le n de nofè par un K, cela  donne kofè qui veut dire après.

La classe dit : « Hé madame » et je réponds : « Mais pour que je meurs pour vous il faut que vous mouriez d’abord, donc « aw bè sa » (vous mourrez) et je vous suis ensuite « né bé sa aw kofè » ».

En français, le premier chapitre porte sur l’étude du nom. C’est ma leçon préférée et je sais que même les élèves apprécient beaucoup ce cours. Surtout quand nous étudions le genre du nom.  Je commence  par  donner  la règle principale pour obtenir le féminin des noms. Ensuite on en arrive aux cas particuliers : à ce niveau, je me contente de donner la règle pour former le féminin en se basant sur la terminaison du nom au masculin et je leur dit de donner des exemples qui vont avec la règle.  Un élève-maître m’a donné un exemple que je n’ai pu oublier : un mari au féminin ? une Marie.

Quand le nom est terminé par an, en, et on, on double la dernière consonne et on ajoute e. Il n’y pas eu que des exemples drôles, mais quand même j’ai eu à écrire au tableau : un an féminin une année. Quand j’en arrivai aux noms terminés par eau au masculin – qui faisaient leurs féminins en elle – le premier exemple que j’ai eu c’est un chapeau/une chapelle.

S’il y avait un prof de français parmi les salafistes à Tombouctou ferraient-ils autant de fautes d’orthographe?

Mais surtout ne leur dites pas que j’en suis un!

En effet, ce titre m’est venu dès l’entrée de la ville de 333 saints en lisant leur première plaque. En arrivant au niveau du stade municipal où une plaque nouvellement peinte (j’ai eu envie d’écrire peinturé comme aurait dit beaucoup de maliens) je me suis demandé ce qu’ils projettent d’y inscrire dans les deux langues (arabe et français) comme je ne me rappelle plus si elle y était le 31 mars.

Le sentiment que ces gens ont un message à faire passer  ainsi qu’une preuve à fournir (qu’ils sont les maitres de la ville et écrivent ce qu’ils veulent où ils veulent héhé!) quand j’ai atteint le Lycée Mahamane Alassane Haidara de Tombouctou. Deux grandes plaques qui étaient destinées à a publicité  une première toute noire, juste à coté de la porte d’entrée  donne une citation de l’imam Malek que je n’ai pu lire (car serré entre trois voisins) et une plus grande blanche et lisible (j’en ai une photo d’ailleurs que je ne tarderai à publier) « la ville de Tombouctou est fondée sur l’islam et elle ne sera jugée que par la législation islamique (charia) »

Vous me diriez mais où se trouvent la ou les fautes ? Et bien dans le fond car comment (et d’ailleurs pourquoi? en tant que qui? ou quoi ?) ces « gens » peuvent-ils juger toute une ville ? Je trouve cela complètement déjanté   et vous ?

Une centaine de mètres plus loin se dresse le bâtiment de la BMS qui est était d’abord la police islamique avant d’être promu en «  Centre de recommandation du convenable et d’interdiction des interdits »  là encore problème de fond. Dès qu’on voit cela on se demande ce que cela veut dire. Eh ben, c’est en fait la police et la justice des mœurs dirais-je si on me demande : ceux qui y sont chargés d

cour de justice aussi des salafistes
quel changement radical de statut pour ce bâtiment …

’arrêter, de juger et d’exécuter la sanction des contrevenants à la, non à leur  législation islamique (car je suis convaincue que ce qu’ils prônent est différent de mon islam que je connais !). Ce sont eux  qui arrêtent les filles qui parlent aux hommes qui ne sont pas leurs frères, qui ne portent pas un voile assez intégral, qui arrêtent les fumeurs, mais aussi se promènent arment en bandoulière le regard niais et toujours à deux (ont-ils peurs seul ?).

Et la justice islamique ? Elle résidait à l’hôtel la maison  qui arbore à son entrée le mot « justuce islamic » en gros et gras (la voilà la vrai faute !)